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Cédric Villani et Baudoin - Les rêveurs lunaires




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Cédric Villani et Baudoin - Les rêveurs lunaires

Quatre génies qui ont changé l'Histoire

livres-et-lectures.net - Date de la note : 18 août 2015

Les guerres, dont celle de 39-45, ne se réduisent pas aux batailles. Quatre histoires dessinées vont nous le rappeler et nous montrer ce qu'un travail de la pensée, souvent resté dans l'ombre, a pu apporter, presque providentiellement, au cours fragile du destin. Et, à cette occasion, se posent des questions qui, comme c'est souvent le cas des plus profondes, n'ont d'autre solution que le choix imparfait des hommes dans leur intime solitude, dans les circonstances et au moment où elles se posent.

La première histoire va tout de suite nous mettre dans le bain. La fleur des physiciens allemands, dont Werner Heisenberg, a été capturée par les alliés qui les détiennent en Angleterre. Nobels, figures de légende de la relativité et de la mécanique quantique, etc. Ils avaient tout pour faire la bombe A avant les alliés et ils apprennent que les alliés l'ont faite et ont bombardé le Japon. Ont-ils échoué parce qu'ils étaient incapables ou par volonté ? S'ils avaient réussi seraient-ils devenus des criminels ou des héros ? Ont-ils résisté à Hitler (hum...) ou sont-ils des physiciens dépassés ? Il est difficile de descendre de son piédestal pour ne pas être un méchant... Une seule réponse, même si elle est un peu faible : montrons que nous sommes des "bons" et avançant dans l'usage pacifique de ce que nous savons, car on n'empêchera jamais la pensée de continuer à travailler. N'oublions jamais que la principale récompense d'un chercheur est la reconnaissance de ses pairs...

La seconde histoire est celle du mathématicien Alan Turing qui a décrypté les messages internes de l'armée allemande (Enigma) et donc sans qui la guerre aurait pu être perdue. Mais son homosexualité fut découverte après la guerre, à une époque où cela équivalait à porter tous les péchés du monde. Son statut de héros ne le privera pas de la castration chimique, suite à un incident. Voyant sa pensée s'éteindre de ce fait, alors qu'il avait frôlé les sommets, il se suicidera. Comme disait McCarthy : "le pervers est une menace pour l'Etat...". Sa réhabilitation prendra 60 ans après sa mort. La reconnaissance de son rôle éminent pendant la guerre et de sa vision de l'informatique à venir commence tout juste à se faire jour.

La troisième est celle d'un savant moins célèbre, Leo Szillard d'origine hongroise et qui a connu la gloire et la décadence du monde européen d'avant 1914. C'est lui qui, le premier avec Fermi, a imaginé et expérimenté la réaction de fission en chaîne, qui sera à la base des bombes A et des réacteurs nucléaires actuels. Pacifiste et clairvoyant, il constate que l'usage militaire inhumain de sa découverte présente un risque fou qui va empirer avec la découverte de la fusion (énergie H). Il se consacre alors (et avec quelle énergie !) à faire prendre conscience du danger aux gouvernants, non sans mal. Sait-on, par exemple qu'entre 1950 et 1960, 700 incidents auraient pu conduire à la guerre nucléaire, ou bien qu'un avion s'est envolé vers la Chine avec une mission de bombardement à la bombe H et a été stoppé in extremis ? Szillard était un visionnaire qui a eu le malheur de voir ses visions les plus sombres prendre souvent la forme de la réalité...

La dernière est une leçon de rigueur et de volonté au moment où la guerre semblait perdue pour la Grande-Bretagne. Hugh Dowding, Maréchal en charge des forces aériennes se dresse contre les idées reçues en matière de guerre aérienne. Sa persévérance, son sens de l'organisation, son choix des hommes et son inlassable travail permirent au Royaume-Uni de tenir en attendant le renfort des USA. Une force sans qui la guerre aurait pu tourner autrement...

Ce livre d'un scientifique est réaliste d'une manière qui rassure, face aux idéologies ambiantes qui tiennent si souvent lieu de réflexion. Un exemple : il fait dire à un moment à un de ses personnages qu'on peut regretter l'existence des armées, mais que cela est aussi vain que de regretter celle du système immunitaire... Mais surtout, il rappelle qu'à l'ère des systèmes, des réseaux et des démocraties, l'individu, s'il en a les qualités, peut changer seul la face du destin. Belle leçon.

4

Gallimard Grasset (2015) - 191 pages