Bruno
Tertrais -
La guerre sans fin
L'Amérique
dans l'engrenage
Date de la note : 1 mars 2004
La politique internationale
des USA mérite plus que les invectives habituelles, qui traduisent au
mieux de
"bons sentiments", mais surtout une ignorance de la situation du monde
et en
particulier de celle des USA. Sans que cela soit une approbation.
Ce livre apporte en moins de 100 pages un panorama synthétique
des forces politiques américaines que le 11 septembre n'a pas créées,
mais révélées.
C'est pour les mettre en oeuvre que Bush avait été élu ;
le drame a
levé
les hésitations et rassemblé le pays. Elles transcendent aujourd'hui
le clivage
démocrates/républicains.
L'Amérique fonde sa stratégie sur sa constatation de l'impuissance des
organismes
existants
devant les formes nouvelles de guerre et la prolifération des armes,
tout particulièrement
chimiques, bactériologiques et nucléaires. Elle a su à temps
enlever à l'ennemi
l'espoir de contrôle du Pakistan. Elle sait que toute négociation
ou compromis
est
impossible et que seul, l'usage ciblé de la force peut contenir la menace.
Elle
n'admet pas par ailleurs l'égalitarisme de l'ONU : tous les états
ne sont
pas égaux. Le réalisme à la Kissinger n'est plus de mise,
ni l'isolationnisme.
Le confinement ne suffit pas, le 11/9 l'a prouvé.
A cela s'ajoute la puissance de mouvements internes aux USA, tels que les évangélismes
fondamentalistes qui ont envahi la scène politique, et bien d'autres courants
de pensée comme le refus de l'égalitarisme ou plus généralement
des "Lumières"
rendus
responsables des dérives matérialistes. Sans oublier le poids
de la défense du monde juif, ni le prosélytisme (qui s'en plaindrait
?) démocratique.
C'est donc dans ce contexte que les USA, seuls capables de la puissance et de
la capacité d'action rapide, mènent une nouvelle politique d'intervention
militaire directe et d'alliances
bilatérales. Ils écartent les pactes collectifs impuissants, comme
ils écartent
une Europe
sans existence politique, sans projet donc, et de plus bavarde.
A
cela
s'ajoute
la
fin
de
l'effet
"dissuasion" sur le nouvel ennemi qui cherche d'ailleurs à se
doter des armes
des "grands", convaincu que sans arme de destruction massive, aucun
dialogue n'est possible avec les USA.
Ce livre nous aide aussi à mieux comprendre la perception si différente
de la
nôtre du noeud moyen-oriental. Ont-ils raison ? Il me semble que sur ce
point, le livre sous-estime l'impact du conflit Israël-Palestine, foyer permanent
de
haine et de prétextes politiques. Qui d'ailleurs en souhaite vraiment
la fin
?
Il conduit aussi à une vision pessimiste du futur proche, dominée
par le choc
d'un Islam où l'écart entre les fondamentalistes et les autres
s'amenuise. Nul ne voit en effet aujourd'hui d'où pourrait provenir un rapprochement
entre ces cultures pré-modernes (refus du progrès, domination de la vie civile
par les dogmes religieux, haine de la science etc.) que sont l'islam et les évangélistes
fanatiques américains qui dominent la scène politique US. Encore y a-t-il aux
USA une tradition démocratique qui permet un balancier. Une nouvelle guerre
de trente ans ? Sans parler de la Chine, qui pourrait devenir une préoccupation
majeure
de la politique US des années à venir.
Un livre remarquablement documenté, dont on peut ne pas partager tous
les points
de
vue,
mais
qui
pose
dans son contexte
le décor de notre monde géopolitique actuel dominé par la
stature des USA.
Editions Seuil - La République des idées (2004) - 96 pages