Nicolas
Sarkozy - La république, les religions, l'espérance.
Date de la note : décembre 2004
N S est courageux ; le sujet
est actuel, mais le débat vite
caricaturé
par
l'exercice des passions. NS pose bien la question de la place du fait religieux
dans notre République. Il aurait fallu cependant rappeler que celle-ci
est autant
issue
d'une
culture chrétienne que d'une lutte contre cette culture et contre ses
représentants,
pour faire émerger des valeurs de liberté et de raison. Ces valeurs
lui étaient
plutôt
étrangères,
à l'époque où le prestige et la puissance de la culture
chrétienne absolue lui
laissait
le
choix
de
sa
posture.
Les grandes attendus de NS sont clairs et méritent d'être rappelés
:
- 'la République est une façon d'organiser l'univers temporel',
mais cela ne suffit pas à l'homme. Propos de croyant sans complexe.
- l'exercice de la foi est une liberté individuelle fondamentale. 'Or,
la République,
c'est
la garantie pour chacun du respect de ses libertés fondamentales'.
-' La liberté de croire, comme les autres, se doit de respecter des règles
et
un code qui ne peuvent se trouver en contradiction avec les valeurs républicaines'. C'est
en fait l'affirmation de la préséance de la loi sur la foi.
-' la religion n'est pas seulement un phénomène cultuel, elle est aussi un élément
d'identité
culturelle'.
-' la France est devenue multiculturelle, multiethnique, multireligieuse et on
ne le lui a pas dit'.
- l'intégrisme, l'extrémisme religieux, c'est vouloir imposer aux
autres un engagement
personnel. C'est une violence, une agression contre la liberté des individus
et, comme
tel, il doit être condamné et poursuivi.
- la religion fait souvent mauvais ménage avec la pondération,
car elle est en
elle même porteuse d'absolu. Cela implique la nécessité de vigilance républicaine.
Voilà qui exprime bien les références d'un homme d'état qui doit prendre des
décisions
d'ordre public. Elles sont globalement acceptables par tous ceux que
l'idéologie n'aveugle pas. Il est bien qu'un homme qui veut marquer son temps
prenne le temps de réfléchir à ces sujets et rende ses choix publics.
En revanche, j'éprouve moins de sympathie pour une prise de position qui
me paraît
réductrice lorsque NS aborde l'espérance et rejette ceux qui
ne croient pas dans une sorte de ghetto de désespérance.
Celui
qui
n'aurait
pas
l'attente d'un
au-delà de la mort serait-il sans espérance ? NS nous le laisse
croire à plusieurs
reprise, pour donner un semblant de fondement aux religions, grandes productrices
de solutions clé (ou dieux) en mains. Fichtre ! L'espérance
ne doit-elle
pas être que nos actes aient, pour nos proches et même pour notre
espèce, des conséquences
utiles, favorables, heureuses ? Si les religions ont la moindre utilité,
c'est
à nous aider à déblayer par la réflexion et l'expérience
les voies du bien et
du mal, mais sûrement pas à nous raconter des histoires dignes de
madame soleil
sur ce qui arrivera après notre mort. L'espérance, ainsi définie,
me
paraît
en
tous
cas plus belle que celle d'avoir une jolie chambre tout confort à l'hôtel
du paradis. Il me paraît plus utile d'essayer de découvrir la pénicilline
que
de
passer
sa vie à se regarder le nombril sous prétexte de méditation.
Il dit bien (p. 33) 'ce sont nos actes qui nous engagent', mais n'en tire pas
les conséquences.
De même, quand NS fait de la République un moyen et de l'aspiration
spirituelle
une
fin
(p.
23)
il implique une hiérarchie que je récuse, car elle donne des armes
et une sorte
de priorité à ceux qui répondent à cette aspiration
spirituelle. Or ceux-ci,
qui détiennent une" vérité", ne voient jamais
d'un bon oeil ce monde qui change
et que NS reconnaît comme notre monde réel. Il me semble y avoir
là une autre contradiction.
NS dit enfin qu'il y a un saut entre la raison et foi'. En effet ! Ceci fait
craindre
que l'espace qu'il souhaite donner aux religions ne soit acquis au dépend
de
celui laissé à la raison. Si l'on a, comme moi, la conviction que
les domaines
universels où les hommes peuvent se retrouver sans s'entre-tuer sont leurs
intérêts
(l'échange
libre et l'économie), la raison (et sa lente construction de la compréhension
de notre univers) et la beauté profonde (l'harmonie de l'homme avec le
monde),
on
peut craindre
en
revanche
que
ces
religions,
si
elles
ne
sont
pas
sous
contrôle constant,
ne soient que des facteurs de haine et de division. L'histoire ne montre à peu
près rien d'autre. Si les Etats Unis font peur aujourd'hui, c'est parce
qu'ils
placent les vérités de la bible au même niveau que celles
de la science et font
de cette foi qui devrait rester privée une vérité d'état.
Ces réserves ne sont pas un désaveu du livre et de la réflexion de NS. L'exercice
de
la
foi doit être protégé. La République, institution permettant une vie commune,
en
a le
devoir.
NS a raison
de le rappeler et de chercher à donner aux religions une place 'républicaine'.
Pour
ce
faire,
il
propose
entre autres une
révision
du
financement des religions, une certaine évolution de l'enseignement et affirme
le besoin
d'une
répression
vigoureuse des comportements contraires à la loi sous prétexte de 'foi'. Il prend
soin pour cela de bien rappeler ce qui à son avis relève du domaine de l'extrémisme
ou des sectes. Travail utile et base clarifiée d'action politique.
Cinq millions du musulmans en France obligent à une révision de
certains dogmes.
NS a le mérite de lancer la balle.
Editions du Cerf (2004) - 172 pages