Amos Oz - Les deux morts de ma grand-mère
Date de la note : 8 septembre 2005
Amos Oz est un écrivain israélien, né en 1939 à Jérusalem
et qui a vécu l'espoir
que représentait la création de cet état. Il n'a en rien
renoncé à cet espoir,
en dépit d'une certaine désillusion générée
par
sa
longue
participation au "kibboutz",
à deux guerres et à l'enlisement du conflit palestinien. Mais ce
qui fait avant tout la force de ce livre, et elle n'est pas mince, c'est que,
de son expérience
personnelle, AO sait tirer une philosophie pragmatique de la vie et des relations
politiques qui transcende son univers d'origine.
Le titre me parait assez mal choisi. C'est celui d'une des pièces de ce
recueil
(il en comporte 13), à mon avis loin d'être la plus séduisante,
car
terriblement spéculative.
De
plus,
il
ne
résume
pas vraiment le contenu. Celui-ci est d'une grande diversité : morceaux
biographiques
de l'enfance de l'auteur, réflexions sur le kibboutz, cette "famille élargie",
considérations sur le rôle de l'écrivain et du livre, débat
philosophique, méditation
sur
le sionisme et la condition juive, etc.
Tout est d'une tenue remarquable en dépit de l'éclatement des sujets
abordés
et se
lit
avec avidité.
L'opinion non partisane de cet homme qui a non seulement réfléchit
mais aussi
participé
militairement
et politiquement à la vie d'Israël tout en gardant une certaine distance
intellectuelle a
une
valeur
exceptionnelle.
Sa
lucidité sur l'Israël fermé, extrémiste et "totalitaire" (p
215), représenté
par Jérusalem mérite d'être saluée, comme sa très
fine description de la relation d'amour - haine entre l'Europe, le modèle cruel,
et Israël.
Mais on y trouve aussi tout ce qui déborde le cadre du récit pour
déboucher
sur des convictions
fortes qui me rappellent parfois celles, stoïques, de Marc Aurèle
dans ses "Mémoires",
forgées sur les champs de bataille de Pannonie. La paix qu'AO appelle
de ses
voeux, par exemple, aura le goût d'une conclusion tchekhovienne où "tous
les personnages
sont
déprimés, leurs rêves brisés, les illusions en morceaux,
il y a une terrible
déception, un goût fade dans la bouche d'échec et d'humiliation,
mais tous sont
en vie". Ou bien "La paix, comme la vie, n'est pas une explosion
d'amour, ni de communion mystique entre des ennemis, mais précisément un compromis
juste
et raisonnable entre des contraires". Et
puis
il
nous
rappelle souvent qu'il ne peut pas y avoir de justice sans prendre les hommes
pour ce
qu'il font
et
non
pour
ce
qu'il
sont.
Rappel
utile, non ? AO n'est pas non plus un amateur fervent de perfection ; il parle
d'un personnage dont il se sent proche "Il veut protéger les gens de la souffrance,
ou du moins leur apprendre à l'accepter, à vivre avec. A éviter le fanatisme.
A prendre conscience que tout est très relatif..."
Acceptez, pour conclure sur ce très beau livre, une dernière citation
: "Regardez
donc les étoiles ! Peut-être ne les atteindrez-vous jamais, mais,
surtout, ne
les
perdez pas de vue". Une belle leçon d'espoir, car elle ne demande pas
la foi, c'est à dire une fable qui anesthésie.
Un livre à lire et relire.
Editions folio (1995) - 320 pages