Robert
Musil -
L'homme sans qualités (tome 1)
Der
Mann ohne Eigenschaften
Date de la note : 18 avril 2004
Ce livre est un monument, écrit
entre 1920 et 1930, dont la
lecture
suppose
le
goût
des
idées, le calme et une certaine maturité pour assurer au lecteur
des références
personnelles, sans lesquelles il ne verra là que longues, très longues
digressions
intellectuelles. 835 pages doivent se mériter ; c'est, je pense, le cas.
La forme, d'abord. 123 chapitres de quelques pages, assez brefs, ce qui donne
un
peu
d'air à la lecture. Chaque chapitre est une réflexion, un jeu d'idées, parfois
un duel,
où tout essaie d'être dit. Conclure ? Proposer une action ? Non. Echanger sur
tout et parfois presque rien, des points de vue, des opinions. Soyons réalistes
; ce jeu peut lasser celui qui n'entre pas dans cette joute des mots, bien intellectuelle
parfois.
Le cadre est une immense absence d'intrigue. La non-action se déroule en Autriche-Hongrie
royale et impériale (königlich und kaiserlich,
la "cacanie") de 1913, qui vit
sans
le
savoir
ses dernières années, au coeur du tourbillon destructeur de l'"Apocalypse
joyeuse".
Il s'agit
de
fêter la
70
ème
année de
règne de l'empereur François-Joseph et, à cette occasion, de faire briller l'empire
dans le monde. Un comité est formé au plus haut niveau de l'état, dirigé par
notre antihéros, Ulrich. Ce comité va provoquer, recueillir, disséquer, faire
circuler
des
idées propres
à remplir l'objectif. La guerre y mettra un terme sans que quoi que ce soit n'ait
jamais émergé de ce brassage stérile d'intelligence.
Est-ce à dire que Musil nous invite à nous indigner de cette impuissance de l'esprit
? Je ne le ressens pas ainsi. Il n'y a jamais dans ses propos de condamnation,
de revendication. Il ne nous parle pas de "l'Autriche qui tombe", ni de l'incompétence
du vieil empereur ou de son entourage. Il constate, stoïque, la fin d'un monde
qui fut brièvement, à la fin du 19éme siècle, le plus étincelant dont on puisse
rêver que ce soit dans le domaine des arts, du savoir, de la douceur de vivre.
Il vient de subir cet écroulement et il en souffre.
Un tel monument littéraire ne se serait pas bâti sans que l'auteur
veuille nous faire partager quelque chose qu'il juge essentiel, au delà du
plaisir, pour lui d'écrire et pour nous de le lire. Il y a, je crois,
trois idées qui se complètent qu'il nous propose ici.
La première est que le monde réel, la vie, est une sorte de jeu,
toujours le
même, où réussir c'est mettre dans chaque case la pièce
qui convient. Un triangle
dans un triangle, un carré dans un carré etc. Encore faut-il savoir
lire la forme
des cases à remplir, les attentes de la société, et y disposer
les pièces convenables
(s'engager dans l'action), si tant est qu'on les a !
Ce
sont
nos
"qualités". Mais si nous réussissons à ce jeu,
nous ne sommes plus que la somme
de nos qualités utiles, banales, communes, presque triviales.
La seconde est que, en effet, vouloir rester nous mêmes, ne pas se faire enfermer
dans ces "qualités", n'est pas un art évident. Celui qui, de peur d'y rester
piégé, veut,
comme Ulrich, rester "sans qualités" risque fort la stérilité. Son esprit reste
libre, capable d'analyse, mais de cela seulement.
Car, et c'est la dernière idée, Musil nous dit que l'esprit rationnel
n'est pas
le
moteur
du monde. Il nous dit que les pensées, une fois émises ne peuvent
pas rester
debout, comme à la parade sans s'investir dans l'action. Il nous dit aussi
que
l'action n'est jamais conduite par les idées seulement : "tout
ce qu'il y a de
décisif dans la vie se produit au delà de l'intelligence rationnelle".
Il dit
enfin le vide qu'il éprouve dans le monde réel lorsqu'il se repose
trop sur la
pensée : "dans un monde mal organisé, je n'ai nul besoin
d'agir selon ce qui me parait juste ; mais je vous avouerai franchement que je
ne sais ce qu'il me
faudrait faire". Qui connaît un monde bien organisé ?
Mao ? Staline, Hitler ? Dans cette angoisse reconnaissons que chacun
peut retrouver là ses propres interrogations sur le pouvoir pratique de
l'intelligence
et sur sa capacité rédemptrice. Le socialisme "scientifique" n'est
pas pour demain...
Mais n'oublions pas de savourer les longues méditations de Musil sur toutes
les
facettes de la vie, la sienne, la nôtre. Un tel journal intime rappelle
parfois
Montaigne, la tourmente en plus, l'espoir stoïque en moins. Un roman de
l'impuissance ? Une
oeuvre sensible, inquiète et désenchantée.
Editions Points P3 (1956) - 835 pages