Claude
Margat - Poussière du Guangxi
Date de la note : 14 août 2004
Ce livre est une promenade intelligente et sensible entre
trois
pôles
: un voyage au Guangxi (sud de la Chine),
la peinture chinoise et la philosophie du Tao. Peintre lui-même, CM sait
bien
ce qui unit ces trois pôles pour avoir, au cours de ce voyage, tenté de retrouver
devant les somptueux paysages
de montagnes du Guangxi, le souffle qui a toujours inspiré les grands maîtres
chinois
imprégnés
du "Tao".
Le voyage ne manque pas de pittoresque. CM se plonge dans la Chine réelle, pas
celle des hôtels qui isolent, mais celle des petites chambres de quelques mètres
carrés, louées ici ou là, au milieu de la vie souvent bruyante et parfois nauséabonde
mais chaleureuse de la Chine "d'en bas".
Mais
CM
ne
le
fait
pas
en
peintre de nos contrées
qui,
sujet,
chercherait à voir puis peindre un paysage objet. Il veut tout au contraire retrouver
le
chemin des grands ancêtres, dont on peut peut-être dire qu'il est la recherche
de l'espace
, vide de pensée, qu'a créé en soi la contemplation profonde et silencieuse du
paysage. C'est, comme l'enseigne le "Tao", qu'il existe une profonde unité entre
ce paysage
et
soi,
unité dont il convient ainsi de prendre conscience sans l'aide de la pensée,
aussi naturellement que l'on ressent la faim ou la soif. Le geste de peindre
n'est plus alors qu'un moment de cette unité retrouvée qui s'impose sans que
la tête ne travaille ; il acquiert alors l'évidence de ce qui doit être. Tout
au long de son livre CM tourne autour de cette pensée si peu naturelle à nos
esprits raisonnables. Il le fait avec une grande sincérité et reconnaît souvent
que sa pensée va quelque fois plus vite que sa main.
Derrière cette attente se tient la vision du monde qu'enseigne cette philosophie
fondatrice de la Chine, le Tao. Il serait prétentieux de tenter de le
résumer
ici. Les lignes ci-dessus en donnent une modeste approche et le livre permet
souvent de toucher la nature de cette philosophie du grand tout et du non-agir.
Une seule remarque : c'est ailleurs, en occident, que la Chine a du chercher
sa
modernité. Ce n'est ni dans le non-agir, ni dans l'extase mais dans l'action
et le conscient que la Chine devient le premier pays du monde sous la réserve
qu'elle reste debout.. Je suis sensible au charme et à l'originalité de
cette
pensée, comme je l'ai été du bouddhisme, mais il me semble
que ce n'est plus
là
que se fait la soupe. Ceci dit, je n'ai rien contre un petit doigt de spirituel
après mon potage, si tant est que j'ai eu mon potage. Et il me semble
bien que
nos amis chinois pensent à peu près la même chose. Je signale
au passage sur un thème différent, mais lié au Tao, le livre de François Jullien,
l'Ombre au tableau.
Sous cette réserve ce livre est un magnifique voyage immobile et silencieux
dans
une pensée qui a permis des oeuvres superbes et une civilisation exceptionnelle.
Ce n'est pas parce qu'elle change qu'elle oubliera ce qu'elle a été, tout au
contraire. Ce livre est précieux pour nous aider à percevoir ce monde
d'autant plus difficile qu'il s'engage, avec ce bagage si original, dans une
toute nouvelle direction.
Editions de la Différence (2004) - 223 pages