LIVRES ET LECTURES



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Halldor Laxness - La cloche d'Islande
livres-et-lectures.net - Date de la note : 12 avril 2016

Ce livre considérable a été écrit en 1943, un an avant que l'Islande retrouve son indépendance, alors qu'elle était colonie danoise depuis le 14e s. Il va bien entendu nous faire découvrir ce pays à cette époque, le 18e s. Mais son impact, aujourd'hui encore, témoigne de son intemporalité et du caractère universel des situations et des personnages présentés. Un très grand livre !

Un style sans concession

Evacuons d'abord la question du style, qui ne tend jamais à la facilité. Aucun des personnages n'apparaît comme une création intellectuelle simplifiée de l'auteur, mais comme un être, multiple et incertain, que la vie révèle et dont il sera bien difficile de dire s'il est bon ou méchant, juste ou fourbe et au nom de quelle morale un tel jugement peut être proféré. Les pensées des acteurs sont tout sauf linéaires, prévisibles. Ils sont encagés dans un protestantisme rigoureux, dans une morale dont les valeurs procèdent de la terre (seule la propriété terrienne rend l'homme digne) et surtout dans une éthique de survie face à une nature impitoyable et un colonisateur-prédateur sans merci. Eruptions volcaniques, famines, épidémies sont lot courant au 18e s. Le Danemark aurait aussi envisagé de vider la terre d'Islande de ses habitants pour mieux la vendre... Le style, pétri d'archaïsmes, traduit cette inquiétude douloureuse et est une des richesses de ce roman. Disons clairement que la lecture suppose un effort et une certaine concentration pour être récompensée.

Le soleil se lèvera-t-il demain ?

Nous sommes en effet à une époque où la terre était la raison et la source de toutes choses, dans un monde stable pour l'éternité et verrouillé par une église qui en garantissait l'ordre. Cette société, fragile et solidaire devant l'hostilité des éléments, avait en effet besoin de cet ordre pour survivre, ordre qu'elle craignait avant tout de perdre. Le roman montre bien cet attachement des hommes à leurs "maîtres", quels qu'ils soient et même si ces maîtres sont injustes, cruels et les spolient. Leur absence serait pire. Le groupe ne survit que parce qu'il est solide. L'individu n'a pas de droits propres. La stabilité de ces classes dominantes, souvent dévoyées, est là. Comme l'est d'ailleurs celle de ce pouvoir colonial castrateur qui aura duré plus de 5 siècles. Dans ce climat, un homme qui cherche à faire naître un certain respect de l'individu est dangereux, car il dérègle l'horlogerie du monde. Le roman est remarquable à ce propos et montre bien les inévitables malaises et compromissions associés à cette activation des "droits de l'homme", qui paraît si naturelle aujourd'hui.

Deux remarques en passant

Notons au passage que la lecture de ce roman pourrait être salvatrice chez ceux qui vilipendent sans réserve l'individualisme de nos temps. L'image paradisiaque qu'ils ont d'une société ancienne chaleureuse, solidaire, soucieuse du bien commun ne manquera pas de se heurter à terrible réalité et à la rapacité ou l'arbitraire sans borne des bien nés, décrits ici. L'individualisme c'est, outre le respect de certains droits individuels, la condition du développement de la richesse et du bien-être de tous dans un monde qui a cessé d'être stable. Sans oublier pour autant que souvent, mais pas toujours, l'intérêt général doit primer. Un chef qui l'oublie perd vite le respect de ses hommes. Je crois que cela s'appelle aujourd'hui "baiser dans les sondages".

Notons aussi que la fascinante idée d'indépendance d'un peuple, ici l'Islande et ses 300000 habitants, est loin d'être aussi simple qu'elle paraît. La complexité du monde actuel développé ne trouve pas dans une population de ce niveau les compétences pour tout faire. Soins pointus, éducation supérieure approfondie, compétences techniques très spécialisées, etc., des vides vont se faire sentir. Où est l'orgueilleuse indépendance quand il faut prendre le bateau pour se faire soigner, étudier, faire fabriquer des objets, etc. ? Illusion politicienne qui, pour des ambitions personnelles, conduit une population trompée à une dépendance qu'elle n'a pas comprise ni méditée, car ses "leaders" la lui ont cachée, pour autant qu'ils en soient eux-mêmes conscients.

Trois destins

Le récit est porté par trois destins intemporels, même s'ils sont bien insérés dans leur époque. D'abord un homme du peuple dont on ne saura jamais s'il est un criminel, ce qui d'ailleurs n'a pas beaucoup d'importance. Tant qu'on ne lui coupe pas la tête, son statut de criminel lui donne une place, un rang et le rend digne de charité. Petits boulots, petites rapines, famine et mort à portée de main. Entre sa volonté et celle de Dieu, rien n'est digne de respect à ses yeux. La vie n'est pas tendre pour lui, mais il vit.

Le second est un intellectuel ambigu, collaborateur des Danois, aimant le pouvoir, mais rehaussé à nos yeux par son dévouement à la culture islandaise du moyen âge, dont les Sagas et leurs manuscrits sont le véritable trésor, qu'il rassemble et essaie de sauver de l'oubli. Mais, par indécision (oh, le bel intellectuel !), il les laissera brûler dans l'incendie de Copenhague. Il rêvera d'idées nouvelles, généreuses et humaines. En essayant de les appliquer par le petit bout de la lorgnette et sans vision politique, il créera la désolation et l'insécurité dans un pays qui n'avait pas besoin de ce cadeau empoisonné. Merveilleux portrait d'un homme que nous pouvons chaque jour croiser sur notre chemin, séduisant, mais dangereux comme le serpent de la Bible.

Le troisième est une femme qui a les pieds sur terre et le sens du devoir. Mal mariée, au point le plus grave qu'on puisse imaginer, elle garde son rang. Son destin est l'occasion de découvrir l'agenda incroyable de ces hobereaux oisifs et pervers, mais qui sont les marqueurs d'un ordre dont la perte fait peur. Cette femme est imprégnée de cette crainte dans ses tripes et, après un moment d'errance face à la séduction de l'intellectuel, elle saura faire ce qu'elle doit pour que le monde tourne à nouveau. Son personnage, parfois presque irréel, au bord de l'explosion qui n'aura jamais lieu, est touchant. Quelle virilité !

Vous êtes prévenus, il s'agit d'un roman, parfois difficile, qui ne se donne pas et fait appel à votre jugement, votre expérience pour ne pas le rater. Qu'est-ce qui est juste et droit ? Question éternelle pour peu qu'on se la pose, au lieu de passer ses nuits debout. C'est sans doute un des meilleurs livres que j'aie croisés depuis longtemps.

GF-Flammarion (1943) - 510 pages