François
Jullien - L'Ombre au tableau
du
mal ou du négatif
Date de la note : 7 août 2004
Ce livre est un traité de
philosophie, plutôt facile à lire,
mais nécessitant quand même une attention soutenue, un crayon et
un bloc de papier pour noter le cheminement de l'auteur. Faut-il faire cet effort
? J'ai
une faiblesse certaine pour les textes qui m'aident à construire ma représentation
du monde. Celui-ci en est un, non qu'il donne le mode d'emploi du bien et
du mal, mais plutôt parce qu'il fournit quelques références
supplémentaires dans
ce cheminement personnel jamais terminé vers une vie "sage".
Ce n'est pas un
traité théorique abstrait mais l'effort d'un penseur qui connaît
bien l'Asie
pour comprendre d'une part la place du "mal" dans notre civilisation
et dans
la
civilisation chinoise et d'autre part pour tirer de cette comparaison des voies
éthiques nouvelles applicables à notre monde occidental.
Il est évidemment un peu présomptueux de proposer en quelques lignes un résumé
d'une pensée difficile. Quelques jalons peuvent quand même aider le lecteur de
bonne foi.
FJ oppose toujours deux axes de pensée. Celui d'abord où l'homme,
sujet agissant,
doit gagner son salut en
choisissant par ses actes entre deux pôles en conflit, le bien et mal
qui
lui
sont donnés et surtout qui sont stables.
C'est
le
domaine bien connu de l'occident et de ses religions dont peut-être la
trame
des grands récits comme la bible est avant tout de justifier dieu d'avoir
créé
le
mal. Nous sommes totalement imprégnés de cette vision, de cette
voie du "salut",
qui n'est guère autre chose qu'un permis de conduire, de se conduire.
Nous en
sommes tellement imprégnés que
nous
avons du mal à comprendre qu'une autre voie puisse exister.
C'est pourtant le cas et c'est tout le mérite de ce livre de nous inviter à
pénétrer dans ce second axe de pensée par le chemin de la
Chine. Pour faire bref
on peut résumer cette voie en disant qu'elle cesse de donner au mal comme
au
bien
une
existence propre mais qu'elle insiste sur leurs aspects complémentaires,
intriqués,
où l'un
n'existe pas sans l'autre. C'est le jeu de ce positif et de ce négatif
qui met
en mouvement le monde, comme l'ombre et la lumière se révèlent
l'un l'autre.
Seul
peut
être
qualifié
de
mal
le
négatif
qui
ne contribue pas à ce mouvement ou qui même le fige, le paralyse
ou l'enferme
dans
une voie
unique. Un excès de vertu peut être aussi pernicieux qu'un excès
de vice, en ce
qu'ils obscurcissent la capacité de la conscience à percevoir le
mouvement du monde, ou pire, qu'ils l'enferment dans des règles bonnes
ou mauvaises qui l'empêchent
de trouver sa régulation. Ceux qui connaissent un peu l'Asie retrouveront
là
cette réaction bien asiatique qu'un contrat, même excellent, n'a
pas de valeur stable dans un monde qui change. Rien ne nous met plus en rage,
nous occidentaux,
la première fois que, sans préparation, nous sommes face à ces
comportements.
FJ qualifie ce second axe de "sagesse", et le rapproche sans le confondre
avec le stoïcisme. Il aide ainsi à faire face
à une certaine déshérence de la morale traditionnelle où bien
et mal relevaient
de catalogues transcendants établis par les dieux. Faire aujourd'hui,
en l'absence de ces catalogues, le tri redevient une affaire
privée, c'est à dire une sorte de retour à l'instinct, à la
sauvagerie parfois,
au désarroi souvent.
Mais cette distinction est-elle encore juste ou même souhaitable dans une
forme
aussi tranchée ?
Hegel
avait
perçu
la complémentarité
des contraires dans le processus du monde tel qu'il est, ce qu'il appelle la
dialectique.
Il
avait
hélas
remplacé
dieu
par
l'histoire et ce fut pire.
Dans le travail de reconstruction qui nous attend pour rendre opérationnelle
une morale de remplacement plus acceptable, indispensable à l'homme en
société,
ce
livre
est
une contribution positive. Il esquisse dans son dernier chapitre une piste pratique.
Difficile. La
route
sera
longue.
Editions Seuil (2004) - 187 pages