Ödön
von Horváth - jeunesse sans dieu
Jugend
ohne Gott
Date de la note : décembre 2004
Ödön
von Horváth (OH) (1901-1938) vivait
à l'époque de la montée du nazisme en Autriche. Il a vu
venir
le pire ; il fut d'une lucidité sans faille, mais ne disposait que du
pouvoir de sa parole. Ce fut le cas de bien des intellectuels, qui depuis la
fin des
années 20,
en
dépit
de
leur impuissance, dérangeaient et le payèrent de leur exil et parfois
de leur
vie (Thomas
Mann, son frère Heinrich et ses fils, Stephan Zweig, Arthur Schnitzler,
etc.).
Son
autre
roman, "Un
fils de notre temps", aborde cette même lucidité impuissante
et dévastatrice.
Ici OH tente de saisir le mécanisme qui entraîne avec tant de séduction
cette
jeunesse "sans dieu", sans qu'elle rencontre d'obstacle ni de correction à sa
dérive. Le livre fut écrit en 1937. On retrouvera ce que l'on sait déjà par
ailleurs
: un fond de racisme européen, exprimé dans le monde germanique
par la glorification
de la "race", une appartenance ici à cette race, ce clan, où tout
ce qui n'est
pas bon pour le clan doit être détruit, une exaltation de la jeunesse
et de la
force au détriment de la raison, enfin tout ce qui a nourri ici nazisme,
ailleurs
communisme, au cours de notre siècle passé. Une humanité en
délire, qui se nourrit
d'illusions d'absolu au nom de ses idées et oublie l'expérience
humaine
apportée par l'histoire, la modération, le sens du juste.
Je tenterai ici une interprétation du titre, assez mystérieux.
Sans dieu ? Il
me semble justement qu'OH appelle "dieu" ce qui serait un contre-feu à ces
idéologies
noires : un sens du juste, du réel, du vrai ("Gott ist die Wahreit"),
cette longue
expérience des générations résumée dans des
commandements moraux qui s'intègrent
si bien
à notre esprit qu'ils sont, là, à chaque instant, conscience
vigilante qui évite
le pire. Ce qu'OH veut alors dire, sans doute, est que le monde où il
vit n'éduque
plus les jeunes moralement (et si peu dans les principes de religion) qu'en face
de la séduction mortifère des idées simples, ils ne peuvent
plus que succomber. Il ne croit pas en dieu, mais au symbole de sagesse humaine
que son nom signifie. Il ne rêve plus que ces hommes perdus s'amendent ; il rêve
qu'un jour ils doutent.
Ce livre dénonce aussi la dérive "plébéienne" du
monde où les valeurs du clan
(la race, la classe) se substituent aux valeurs d'humanité. C'est aussi
ce que sentait Hannah Arendt dans "La
condition de l'homme moderne" en montrant
la montée progressive des valeurs du travail (l'action, dit-elle) au détriment
des autres. Il montre enfin les moyens de coercition utilisés par ceux qui ont
le pouvoir et défendent les idées nouvelles : coule toi dans le moule ou tu perds
ton job et tes ressources. Certains avaient le courage de refuser un tel marché
et de s'exiler ; tous ne le pouvaient évidemment pas. Je n'approuve pas qu'on
parle alors de lâcheté pour tous ceux qui se pliaient en silence aux dogmes noirs
ou
rouges. L'homme
vit
aussi
de pain.
Ce livre reste cependant un roman, dont l'intrigue est menée comme au
théâtre,
avec,
peut-être,
une
fin
un
peu
longue.
Mais le style,
vif comme la pensée, souvent ironique, est un régal.
Editions Christian Bourgeois (1988) - 200 pages