Guillebaud
(Jean-Claude) / Le goût de l'avenir
Date de la note : 4 octobre 2003
Ce livre part d'une citation et d'un constat." La
politique
c'est le goût de l'avenir" disait Max Weber.
Le constat c'est que nous avons un peu perdu ce goût en donnant au présent
et pour le fonder, au passé, un poids excessif. Nous vivons l'instant, aussi
bien que possible, sans vouloir perdre une miette de notre fugitif intérêt immédiat
au bénéfice de constructions politiques futures et plus incertaines.
Non
d'ailleurs
parfois sans une grande mauvaise foi, comme en témoignent les actuels débats
de société sur retraite, assurance maladie etc. La défense des
droits acquis, au mépris de toute autre considération, est-ce autre chose ? Le
corporatisme des enseignants ou des fonctionnaires, est-ce bien différent ? Et
la montée de pensées comme le bouddhisme, fixées sur l'instant, ne couvrent-elles
pas la même désillusion du lendemain qui ne chante pas vraiment ?
Partager, la main sur le coeur, donner même ce que nous n'avons pas encore
au
risque de mettre le paiement de la facture sur le dos des générations à venir,
la France en sort. Mais n'y avait-il pas quelque raison à agir ainsi après
un XXème siècle où les visions politiques du futur des fascismes
et des communismes
ont
eu l'échec que l'on connaît. Balance de l'histoire, sans doute.
Le livre aborde donc cette question bien d'actualité en épinglant
d'abord les signes visibles de cette orientation actuelle. Citons par exemple
le "retour
du mal" qui occupe une place croissante, et dont l'alternative n'est peut-être
pas le "bien", mais le sens. En sommes-nous réduits à "minimiser
le mal, et non
plus à réaliser un bien" ? Citons aussi cette idée
que la faiblesse de nos convictions
(ce qui modèle notre action pour préparer l'avenir) nous fait nous
réfugier dans
des positions moralisatrices toutes faites et intolérantes. Insidieuse
aussi
est cette idée que notre action est dictée par la raison et que,
par
voie de conséquence,
ceux qui s'y opposent sont fous et donc perdent en pratique la dignité humaine.
Irak, pas loin...
Alors, relevons les manches. Six axes de travail sont proposés, de recherche
d'un nouvel équilibre.
- nous sommes dévots de la transgression ; ne négligeons pas aussi et
en même temps de redéfinir la limite.
- individu libre, responsable, unique, oui ; mais dans quelles institutions et
avec quel pacte d'alliance entre ces hommes ?
- transparence, dévoilement, existence par le regard des autres, certes ; mais
sans oublier de faire aussi une place à l'intériorité, condition de la liberté.
- l'homme moderne est déculpabilisé d'à peu près tout ; le mal est extérieur.
Attention à l'innocence cruelle et exterminatrice et aux idéologies "victimaires"
!
-
nous avons la hantise du corps parfait... et irréel. Cela n'est-il pas
porteur de
schizophrénie ?
- la démocratie est fondée sur l'absence de toute autre foi que celle en la loi
des hommes. L'auteur estime cela trop court. Le chapitre, à mes yeux le moins
convaincant du livre, pour moi qui approuve (une fois n'est pas coutume) l'opinion
de
F.
Nietzsche
que
"Là où vous voyez de l'idéal, je ne vois que des choses humaines, des
choses,
hélas,
trop humaines".
L'auteur propose alors de repenser le religieux, ne proposant pas autre chose
que ce que disait déjà Averroès dans "Le
discours décisif" au XII ème siècle.
Soit, mais je ne vois pas le début d'une utilité à remuer
un marécage empli de
tant
de haines et d'incompréhensions structurelles entre les hommes qui n'ont
jamais
su partager des convictions religieuses que pour en faire des armes d'exclusion.
Plus constructif et très beau est en revanche le dernier chapitre sur
l'espérance.
Car il est vrai que les désillusions du XX ème siècles ont
fait reculer l'espoir que nous puissions construire un monde meilleur de nos
mains. Deviendrions-nous,
à la fin de l'histoire, ce citoyen européen dépossédé de
cette espérance ? Un
consommateur, jouisseur passif, spectateur, objet de l'inévitable ? Hélas,
pour
partie,
oui.
Et
c'est
bien cela qu'il convient de reprendre en main, sinon le reste du monde nous le
fera sentir.
Qui
peut
dire
le
contraire
? Le livre récent de N. Baverez "La
France
qui tombe" nous y invite de façon
plus concrète. Et surtout, il faut relire "L'effacement
de l'avenir"de P.-A. Taguieff, autrement solide et construit.
Un livre intéressant par les idées qu'il aborde. Il est cependant
trop long, bavard et un peu confus. Un effort de concentration sur ce qui est
important
aurait
vivifié un raisonnement qui reste sinueux. Le même en 150 pages
?
Editions Seuil
(355 pages)