Grass
(Günter) / En Crabe
Im
Krebsgang
Date de la note : décembre 2003
Qu'il est difficile d'exorciser le passé encore palpitant
de
son
pays
! Combien les acteurs restent englués dans les faits récents, dans les mythes
fondateurs et destructeurs !
C'est la trame de ce récit qui se déroule dans les deux Allemagnes et dans la
nouvelle entité réunifiée. Deux univers dignes d'amour-haine s'y sont fracassés.
Le socialisme national d'abord, qui ne se réduit pas à l'antisémitisme comme
on
essaye
souvent de le dire, mais qui tenta de fonder une société sans classe, utopie
que tout le 19ème siècle avait préparée et rendue digne d'espoir et qui échoua
dans l'horreur que l'on connaît.
Le socialisme "scientifique" (ne riez pas..) ensuite, qui tenta la même chose
avec
d'autres
moyens et échoua dans sa gabegie et ses crimes à son tour.
L'un et l'autre avaient
besoin de faire "table rase", comme Mao ou Pol Pot ailleurs. Ils ont tous laissé
derrière eux ce que GG montre magnifiquement, un vide culturel effroyable où
s'engouffrent les idées simples, violentes qui comblent le vide. Et en guise
de culture, ou plutôt comme substitut à celle-ci, flottent des restes indistincts
de ces moments forts du passé récent. Tout le livre est rempli de ces actes nauséeux
que ces grandes utopies ont rendues banals, parfois même justifiés par la grande
cause, et qu'elles ont exporté à l'univers entier. Peut-on reprocher à ces parents
déboussolés, comme le narrateur de n'avoir pas élevé son fils ? Peut-on aussi
reprocher à la grand mère, forte en gueule, qui l'a élevé d'en avoir fait un
monstre sans repère, elle qui n'en avait plus aucun ?
Mais surtout, quand cela cessera-t-il, se demande GG. Sa réponse, entre les lignes,
est terrible : sans doute jamais. Ce qui est détruit l'est pour toujours. Comme
le disait Sir Thomas Gresham, la mauvaise monnaie chasse la bonne. L'Allemagne
est au coeur de cette épreuve et GG le ressent comme une blessure profonde. Pessimisme
ou réalisme ? GG a peut être trop tendance à intellectualiser les réactions des
hommes..
J'allais en rester là sans dire un mot sur le crabe. Le récit lui emprunte sa
démarche latérale. Ca aide à rester éveillé, car on peut s'y perdre. Amusant
sans plus. N'hésitez pas à casser la carapace. C'est bon seulement à l'intérieur.
Editions Seuil - 2002 (265 pages)