Enquêtes et
Reportages - DébatUN EFFET MÉCONNU DE LA MONDIALISATION
Démocratie et capitalisme ne font pas partout bon ménage
Dans
beaucoup de pays du Sud, les richesses sont aux mains d'une minorité
tandis que le pouvoir politique est détenu par la majorité pauvre. Une
situation qui a toutes les chances de dégénérer en conflit ethnique,
démontre la spécialiste du droit international Amy Chua.
PROSPECT (extraits) Londres
CONTEXTE
L'auteur Professeur de
droit international à l'université Yale, Amy Chua s'intéresse de
près aux effets de la mondialisation sur les pays en développement.
L'article que nous publions est un extrait de son dernier livre,
World on Fire : How Exporting Free Market Democracy Breeds Ethnic
Hatred and Global Instability (Planète en feu : comment
l'exportation de la démocratie de marché engendre la haine ethnique
et l'instabilité mondiale), paru en 2003 chez Doubleday, aux
Etats-Unis.
Un matin de septembre 1994, ma mère
m'appela de Californie. D'une voix atone, elle m'annonça que ma tante
Leona, la soeur jumelle de mon père, avait été assassinée chez elle, aux
Philippines. Son chauffeur lui avait tranché la gorge. Comme beaucoup de
riches Chinois des Philippines, elle disposait de plusieurs comptes en
banque, à Honolulu, à San Francisco, à Chicago. Elle venait régulièrement
nous voir aux Etats-Unis. N'ayant pas d'enfants, elle nous adorait et nous
couvrait de cadeaux. D'après le rapport de police, ma tante Leona,
"célibataire de 58 ans", a été tuée dans son salon avec un
"couteau de boucher". Deux de ses femmes de chambre, interrogées,
ont avoué que son chauffeur, Nilo Abique, avait préparé et exécuté le
meurtre avec leur aide. Mais Abique, poursuit le rapport, a
"disparu" . Quant aux deux femmes, elles ont été remises en
liberté. La mort de ma tante n'a rien d'exceptionnel. Chaque année,
des centaines de Chinois sont enlevés ou assassinés par des Philippins. Il
n'est pas non plus surprenant que son meurtrier n'ait jamais été arrêté.
Aux Philippines, les policiers, qui sont tous issus de catégories
défavorisées, sont connus pour le peu d'empressement qu'ils mettent à
résoudre ce genre d'affaires. Ma famille fait partie de la petite mais
puissante minorité chinoise des Philippines. S'ils ne représentent que 1 %
des habitants, les Philippins d'origine chinoise contrôlent environ 60 %
du secteur privé, dont les quatre compagnies aériennes du pays, presque
toutes les banques, les hôtels, les centres commerciaux et les grands
groupes industriels. Ma propre famille dirige un conglomérat de
plastiques, et possède un vaste patrimoine immobilier. Et encore, nous ne
sommes que des magnats chinois "de troisième rang". Près des deux
tiers des quelque 80 millions de Philippins ethniques vivent avec moins de
2 dollars par jour. Mais la pauvreté en elle-même ne pousse pas au
meurtre. A cela s'ajoutent le désespoir et le ressentiment. Les Chinois
dominent l'industrie et le commerce à tous les niveaux de la société. La
mondialisation ne fait qu'accentuer cette domination : quand les
investisseurs étrangers font des affaires aux Philippines, ils traitent
quasi exclusivement avec des Chinois. En dehors d'une poignée de
politiciens corrompus et de quelques familles aristocratiques de métis
espagnols, tous les milliardaires philippins sont d'origine chinoise.
L'assassinat de ma tante n'a été qu'une goutte de sang dans un océan
de violence à l'échelle planétaire. Mais il y a un lien entre sa mort et
les camps de concentration serbes du début des années 90, le massacre de
800 000 Tutsis par des Hutus au Rwanda en 1994, les émeutes antichinoises
en Indonésie en 1998, et même les attentats du 11 septembre 2001. Ce lien
réside dans la relation entre les trois forces les plus puissantes à
l'oeuvre dans le monde : l'économie de marché, la démocratie et la haine
ethnique. On assiste aujourd'hui à un phénomène, très répandu ailleurs
qu'en Occident, mais rarement reconnu. Un phénomène pour ainsi dire tabou,
qui transforme la démocratie de marché en catalyseur de conflits
ethniques. Je veux parler du phénomène des minorités économiquement
dominantes, minorités ethniques qui, pour des raisons diverses, ont
tendance à dominer économiquement les majorités autochtones, souvent dans
des proportions impressionnantes. Partout dans le monde, on trouve des
minorités économiquement dominantes. Dans toute l'Asie du Sud-Est, les
Chinois sont une minorité économiquement dominante. En 1998, les
Indonésiens d'origine chinoise, qui ne représentent que 3 % de la
population, contrôlaient à peu près 70 % des entreprises privées, dont
tous les grands groupes. Au Myanmar, les Chinois contrôlent le commerce et
les finances de Mandalay et de Rangoon. Les Blancs sont une minorité
économiquement dominante en Afrique du Sud et, de façon plus complexe, au
Brésil, en Equateur, au Guatemala et dans une grande partie de l'Amérique
latine. Les Indiens ont toujours dominé l'économie en Afrique de l'Est, et
les Libanais en Afrique de l'Ouest. Les Croates étaient une minorité
économiquement dominante en Yougoslavie, comme le sont les Juifs dans la
Russie postcommuniste (six des sept des plus puissants "oligarques" sont
d'origine juive). Les minorités économiquement dominantes sont le
talon d'Achille de la démocratie de marché. Dans les sociétés qui abritent
des minorités de ce genre, le capitalisme et la démocratie ne favorisent
pas seulement des gens différents, des classes sociales différentes, mais
des groupes ethniques différents. Le capitalisme concentre la richesse
entre les mains de la minorité économiquement dominante, tandis que la
démocratie, elle, accroît le pouvoir politique de la majorité pauvre. Dans
ces conditions, la quête d'une démocratie de marché devient le moteur d'un
ethnonationalisme potentiellement catastrophique, dressant une majorité
autochtone insatisfaite contre une minorité ethnique riche et haïe. Ce
conflit se manifeste un peu partout dans le monde, de la Bolivie au Kenya,
de l'Indonésie au Zimbabwe, de la Russie au Moyen-Orient. Depuis le 11
septembre 2001, il touche même les Etats-Unis. Les Américains ne sont pas
une minorité ethnique, mais ils sont perçus comme la minorité
économiquement dominante de la planète, qui jouit d'une puissance
disproportionnée. Par conséquent, ils font désormais l'objet du même
ressentiment populaire que les Chinois en Asie du Sud-Est, les Blancs au
Zimbabwe, les Juifs en Russie. Aux yeux des partisans de la
mondialisation, le remède aux haines communautaires et à la violence
ethnique, c'est plus de marché et plus de démocratie. A les en croire,
l'association des deux transformera les Etats en collectivités prospères
et pacifiques, et les individus en citoyens et consommateurs tolérants et
dotés d'un esprit civique. C'en sera alors fini de la haine ethnique et du
fanatisme religieux. Je crois au contraire que dans les nombreuses
sociétés qui ont une minorité économiquement dominante le capitalisme et
la démocratie ne se renforcent pas l'un l'autre. Ces deux éléments ne
profitant aux mêmes groupes ethniques, la quête d'une démocratie de marché
crée des situations extrêmement explosives. Cela peut améliorer ou pas les
conditions de vie de la majorité - c'est là l'une des questions au coeur
du débat sur la mondialisation -, mais le fait qu'elle reste plus pauvre
que la minorité honnie annule ce sentiment de mieux-être. Plus humiliant
encore, les minorités économiquement dominantes, ainsi que leurs
partenaires, les investisseurs étrangers, finissent immanquablement par
contrôler les fleurons des économies locales, qui symbolisent souvent le
patrimoine et l'identité nationale : le pétrole en Russie et au Venezuela,
les diamants en Afrique du Sud, l'argent et l'étain en Bolivie, le jade,
le teck et les rubis au Myanmar. La mise en place de la démocratie
dans ce contexte ne transforme pas les électeurs en citoyens tolérants.
Dans les années 90, alors que les Etats-Unis fêtaient la progression de la
démocratie, le reste du monde, lui, vibrait au son de nouveaux slogans
comme "La Géorgie aux Géorgiens", "Les Erythréens hors d'Ethiopie", "Le
Kenya aux Kényans", "La Serbie aux Serbes", "Le pouvoir aux Hutus", "Les
Juifs hors de Russie". En règle générale, la réaction de rejet contre
une minorité économiquement dominante prend l'une des trois formes
suivantes : une réaction de rejet contre les marchés, perçus comme
privilégiant la minorité dominante ; une attaque contre la démocratie de
la part de forces favorables à la minorité dominante ; un déchaînement de
violence, parfois génocidaire, contre la minorité elle-même. Le
Zimbabwe illustre la première forme de réaction de rejet : une offensive
antimarché dirigée contre la minorité ethnique. Depuis des années, le
président Robert Mugabe encourage la saisie par la force des 5 millions
d'hectares de terres arables détenus par les Blancs. La plupart des Blancs
du pays sont des Zimbabwéens de troisième génération. Ils ne représentent
que 1 % de la population, mais contrôlent depuis des décennies 70 % des
terres les plus riches, essentiellement des exploitations de tabac et de
canne à sucre, très productives. Conséquence de la confiscation des
terres, l'économie du Zimbabwe est en chute libre, ce qui a poussé les
Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ainsi que nombre de groupes de défense
des droits de l'homme, à appeler à la démission de Mugabe et à la tenue
d'" élections libres et transparentes". Mais il est naïf de croire
que la démocratie est la solution aux problèmes du pays. Sans fraude
électorale, Mugabe aurait peut-être perdu en 2002. Mais il ne faut pas
oublier que Mugabe est lui-même un produit de la démocratie. Le héros du
mouvement de libération du Zimbabwe, passé maître dans l'art de manipuler
les foules, a triomphé lors des élections de 1980 en promettant
d'exproprier les Blancs. La réitération de cette promesse lui a permis de
remporter toutes les élections depuis lors. Qui plus est, sa campagne de
confiscation des terres est elle aussi le produit du processus
démocratique. Habilement lancée avant les échéances électorales de 2000 et
de 2002, elle avait pour but d'assurer un soutien populaire à un régime
alors vacillant. Dans la lutte entre une minorité économiquement
puissante et une majorité numériquement puissante mais pauvre, cette
dernière ne sort pas toujours gagnante. Car on assiste parfois non pas à
une réaction de rejet contre les marchés, mais contre la démocratie
elle-même. Derrière les exemples les plus célèbres de "capitalisme de
copinage", on trouve toujours l'association d'une minorité économiquement
dominante et d'un autocrate coopératif. Le dictateur philippin Ferdinand
Marcos a protégé les riches Chinois du pays et en a tiré avantage jusqu'à
ce qu'il soit chassé du pouvoir, en 1986. Au Kenya, l'ancien président
Daniel Arap Moi, qui avait autrefois invité les Africains à "se méfier
des mauvais Indiens", a pu se maintenir au pouvoir grâce à une série
d'"accords commerciaux" passés avec les magnats indiens locaux. La
troisième forme de réaction, et la plus terrible, est la violence
perpétrée par la majorité dans le but d'éliminer une minorité
économiquement dominante. Le nettoyage ethnique dirigé contre les Croates
dans l'ex-Yougoslavie [voir ci-contre], les agressions contre la
minorité chinoise en Indonésie et le massacre des Tutsis au Rwanda en sont
trois exemples récents. Dans chacun de ces cas, la démocratisation a
libéré des haines longtemps refoulées à l'encontre d'une minorité ethnique
prospère. Les détracteurs de la mondialisation attirent l'attention
sur les monstrueux déséquilibres qu'engendre l'économie de marché. Ses
partisans rétorquent que les pauvres de la planète seraient encore plus
pauvres sans la libéralisation des échanges. De récentes études de la
Banque mondiale démontrent qu'à quelques exceptions près, dont presque
toute l'Afrique, le "goutte-à-goutte" de la mondialisation profite aussi
bien aux pauvres qu'aux riches dans les pays en développement. Mais les
deux camps ont tendance à considérer richesse et pauvreté en termes de
conflit de classes, et non de conflit ethnique. Cela peut avoir un sens
dans les sociétés occidentales avancées, mais les réalités ethniques de
pays pauvres sont tout autres. Les altermondialistes appellent à
davantage de démocratie. Cependant, si la démocratie se résume à une
domination politique sans frein de la majorité, cela peut être une
solution déraisonnable, voire dangereuse. En mai 1998, par exemple, la
chute de la dictature indonésienne de Suharto s'est accompagnée d'une
éruption de violence antichinoise. Pendant trois jours, les commerçants
chinois se sont retranchés chez eux pendant que la foule musulmane se
livrait au pillage. Le bilan a été de 2 000 morts. Sans parler des
dizaines de milliards de dollars qui appartenaient aux Chinois proches de
Suharto, et qui ont quitté le pays, plongeant l'économie dans une crise
dont elle ne s'est toujours pas relevée. De plus, fait passé inaperçu en
Occident, le gouvernement de l'après-Suharto a nationalisé les avoirs
chinois pour un montant de quelque 58 milliards de dollars. Le marché,
la démocratie, l'ethnicité, autant de concepts dont on sait qu'ils sont
difficiles à définir. En Occident, l'expression "économie de marché" fait
référence à un large éventail de systèmes économiques fondés sur la
propriété privée et la concurrence, avec une dose plus ou moins importante
d'intervention de l'Etat. Or, depuis vingt ans, les Etats-Unis promeuvent
dans tout le monde non occidental un capitalisme sauvage de
"laisser-faire" qui n'a plus cours depuis longtemps dans les pays
occidentaux. La démocratisation peut aussi prendre des formes très
diverses. J'entends par "démocratisation" les efforts, entrepris
principalement à l'initiative de Washington, pour organiser immédiatement
des élections au suffrage universel. Il est frappant de constater que
jamais un pays occidental, à aucun moment de son histoire, n'a mis en
place simultanément le capitalisme de "laisser-faire" et le suffrage
universel. Mais c'est l'ingrédient ethnique qui rend la combinaison
économie de marché-démocratie particulièrement explosive. L'identité
ethnique n'a rien de statique, de scientifiquement déterminable. Elle est
extrêmement fluctuante et malléable. Au Rwanda, par exemple, la minorité
tutsie, qui représentait 14 % de la population, avait dominé la majorité
hutue sur le plan économique et politique pendant quatre siècles, formant
une sorte d'aristocratie de propriétaires de bétail. Mais pendant presque
tout ce temps la frontière entre les deux groupes est restée perméable.
Hutus et Tutsis parlaient la même langue, les mariages mixtes étaient
possibles et les Hutus qui réussissaient pouvaient "devenir tutsis". Ce
système s'effondra avec l'arrivée des Belges. Imprégnés de théories
spécieuses sur la supériorité raciale, ces derniers émirent des cartes
d'identité ethnique fondées sur la longueur du nez et la circonférence
crânienne. En résultèrent de profondes divisions ethniques qui furent
ensuite exploitées par le mouvement Hutu Power, surtout quand les
Etats-Unis et la France commencèrent à pousser le gouvernement rwandais à
la démocratisation, au début des années 90. L'identité ethnique se
fonde rarement sur du vent. Les perceptions identitaires subjectives
dépendent souvent de traits plus objectifs attribués aux individus en
fonction de caractéristiques physiques, de différences linguistiques, en
fonction de l'ascendance. Dites aux Zimbabwéens noirs et blancs que
l'ethnicité est une construction sociale et ils vous riront au nez. Il n'y
a pas de mariages mixtes entre Noirs et Blancs au Zimbabwe, pas plus qu'il
n'y en a entre Chinois et Malais ou entre Arabes et Israéliens.
L'appartenance ethnique peut être à la fois une réalité palpable et la
manifestation d'un imaginaire ancré dans les replis de l'histoire ;
fluide, manipulable, mais suffisamment vraie pour que l'on tue en son nom.
C'est ce qui fait que le conflit ethnique est si difficile à comprendre et
à endiguer. Je ne propose pas de théorie universelle applicable à tous
les pays en développement. Certains d'entre eux n'ont pas de minorité
économiquement dominante : la Chine et l'Argentine en sont deux grands
exemples. Je ne prétendrai pas non plus que le conflit ethnique n'apparaît
qu'en présence d'une minorité économiquement dominante. On ne compte plus
les cas de haine ethnique dirigée contre des populations défavorisées. Et
surtout, j'insiste sur ce point, je ne suis pas en train de dire que la
démocratie de marché est plus susceptible d'entraîner des conflits
ethniques que les régimes autoritaires ou communistes. Mon argument
est plutôt celui-ci : dans les nombreux pays où la pauvreté est endémique
et où règne une minorité économiquement forte, la démocratie et le
capitalisme, du moins sous la forme brute dans laquelle ils sont diffusés,
ne peuvent progresser qu'en conflit l'un avec l'autre. Dans ces
conditions, la volonté d'instaurer simultanément le capitalisme et la
démocratie déclenche presque chaque fois le conflit ethnique, et de façon
hautement prévisible. Il s'agit là de l'une des leçons de la
mondialisation les moins débattues de ces vingt dernières années.
Quelles conséquences en tirer ? Quelles sont les implications de ces
minorités économiquement dominantes sur l'action politique au niveau
national et international ? Des commentateurs comme Fareed Zakaria et
Robert D. Kaplan [voir ci-contre] proposent de retarder la
démocratisation jusqu'à ce que le capitalisme produise un développement
socio-économique suffisant pour que la démocratie puisse s'implanter
durablement. Dans son livre The Coming Anarchy, Kaplan oppose la
Singapour autoritaire et prospère de Lee Kuan Yew aux Etats meurtriers et
"sanguinaires" que sont la Colombie, le Rwanda et l'Afrique du Sud. Il
condamne la campagne menée par les Etats-Unis dans l'après-guerre froide
pour exporter la démocratie dans "des endroits où elle ne peut pas
fonctionner". Vision originale bien que peu romantique, mais
finalement insatisfaisante. Comme l'a remarqué un auteur, "si
l'autoritarisme était la clé de la prospérité, l'Afrique serait le
continent le plus riche du monde". Le plus grand espoir économique
pour les pays en développement et postcommunistes réside bel et bien dans
une sorte de croissance engendrée par le marché, associée à une certaine
forme de démocratie adaptée aux réalités locales. Mais, si l'on veut que
la démocratie mondiale de marché se répande, il faut régler le problème
des minorités économiquement dominantes. L'option la plus évidente
consiste à tenter, de manière consensuelle, de diluer la domination
économique de certains groupes. En Afrique du Sud ou en Amérique latine,
par exemple, la communauté internationale devrait soutenir activement les
mesures, éducatives et autres, destinées à accroître les chances de la
majorité autochtone. Mais des études montrent qu'il ne sert pas à
grand-chose d'investir dans l'éducation si cela ne s'accompagne pas de
réformes socio-économiques en profondeur. On comprend mal les causes
sous-jacentes de la domination économique, causes qui semblent de toute
façon difficilement maîtrisables. Le favoritisme politique, souvent point
de contentieux avec la majorité dans les sociétés économiquement dominées
par une minorité, est plus l'effet que la cause de la domination. La
plupart des minorités dominantes, qu'il s'agisse des Bamileke du Cameroun
ou des Indiens des îles Fidji, connaissent une réussite économique
disproportionnée à tous les niveaux de la société, jusqu'au plus petit
commerçant, lequel dispose rarement des appuis politiques nécessaires. De
fait, nombre de ces minorités réussissent malgré les discriminations dont
elles font l'objet. On ne peut expliquer leur succès sans prendre en
compte leur mode de fonctionnement en réseau ainsi qu'une foule d'éléments
intangibles, comme la religion et la culture. Rétablir l'égalité des
chances dans les sociétés en développement sera un processus aussi lent
que pénible, et cela prendra des générations, si tant est que cela soit
possible. Il faut toutefois prendre des mesures plus immédiates pour
répondre aux problèmes potentiellement explosifs de ressentiment ethnique
et de haine ethnonationaliste qui menacent ces pays. Il faut encourager
les programmes de redistribution à l'occidentale - progressivité de
l'impôt, protection sociale, assurance chômage. Mais leur potentiel, du
moins à court terme, reste limité. Parmi les autres possibilités, il y a
l'idée de l'économiste péruvien Hernando de Soto, qui envisage d'accorder
aux pauvres des pays pauvres des droits de propriété sur la terre qu'ils
occupent mais pour laquelle ils n'ont en général aucun titre de propriété.
Cela leur faciliterait l'entrée dans le système capitaliste. Une autre
stratégie, plus controversée, passe par une intervention directe de l'Etat
afin de "corriger" les déséquilibres de richesse entre groupes ethniques.
Le meilleur exemple en est la nouvelle politique économique (NPE) mise en
place en Malaisie à l'issue des violentes émeutes de 1969, au cours
desquelles les Malais s'étaient soulevés, exaspérés par la domination des
investisseurs étrangers et de la minorité chinoise. Le gouvernement
malaisien a adopté une politique de quotas très radicale (propriété des
entreprises, accès à l'université et à l'emploi, etc.). Sous bien des
aspects, la NPE a donné des résultats extraordinaires. Elle n'a certes pas
arraché la grande majorité des Malais à la pauvreté, mais elle a contribué
à l'émergence d'une véritable classe moyenne malaise. Mais bien peu de
pays sont suffisamment prospères pour pouvoir lancer des programmes de
type NPE. La discrimination positive en faveur des majorités défavorisées
- et non des minorités, comme c'est le cas en Occident - comporte aussi le
risque d'inciter la minorité aisée et qualifiée à quitter le pays en
emportant ses compétences et ses biens. Par ailleurs, de tels programmes
peuvent exacerber les tensions ethniques au lieu de les apaiser, surtout
quand les politiques qui les mettent en oeuvre sont eux-mêmes des
ethnonationalistes. Pour le meilleur ou pour le pire, le plus grand
espoir de la démocratie mondiale de marché, ce sont les minorités
économiquement dominantes elles-mêmes. Du moins sont-elles les mieux
placées pour relever les défis les plus pressants du moment. Pour
commencer, il faut reconnaître que certaines minorités économiquement
dominantes ont recours à des pratiques comme la corruption, les prêts
discriminatoires, l'exploitation de la main-d'oeuvre, qui renforcent les
stéréotypes ethniques et ternissent l'image de la démocratie de marché.
Mais d'un point de vue plus positif, si l'on veut que la démocratie de
marché se répande, les minorités dominantes doivent entreprendre de
contribuer de façon significative et visible aux économies locales où
elles prospèrent. Le but de mon propos n'est pas de désigner des
coupables, mais de mettre le doigt sur des conséquences involontaires.
J'estime ainsi que les résultats de la démocratisation en Indonésie ont
été désastreux. Mais, s'il me fallait désigner un responsable,
j'accuserais d'abord les trente ans d'autocratie et de capitalisme de
copinage du régime de Suharto. De même, en Irak, avec sa mosaïque complexe
de groupes ethniques et religieux, la démocratie pourrait donner des
résultats peu souhaitables. Mais ce n'est pas la faute de la démocratie.
Là encore, si quelqu'un est à blâmer, c'est le régime de Saddam Hussein,
qui a avivé toutes les divisions. Cela n'enlève rien au fait que, compte
tenu des conditions qui règnent dans de nombreux Etats postcoloniaux -
dues à l'histoire, au colonialisme, aux politiques du "diviser pour mieux
régner", à la corruption, à l'autocratie -, l'association du capitalisme
sauvage et de la démocratie sans garde-fous peut avoir des conséquences
dévastatrices.
Amy Chua
Ex-Yougoslavie
"Les Croates comme les Slovènes ont longtemps
joui d'un niveau de vie nettement supérieur à celui des Serbes
et d'autres groupes ethniques. La Croatie et la Slovénie sont
majoritairement catholiques et entretiennent des liens étroits
avec l'Europe occidentale, tandis que les Serbes, orthodoxes,
vivent dans les régions plus inhospitalières du Sud et ont
subi pendant des siècles le joug ottoman. Dans les années 90,
le revenu par habitant du nord de la Yougoslavie était trois
fois plus élevé que celui du sud. Le brutal avènement de la
démocratie électorale a permis d'agiter d'anciennes inimitiés.
En Serbie, Slobodan Milosevic arrive au pouvoir en 1989. Lors
d'un célèbre discours de mars 1991, dans lequel il évoque la
domination économique des Croates et des Slovènes, il déclare
ceci : 'Si nous devons nous battre, alors, par Dieu, nous nous
battrons. Et j'espère qu'ils n'auront pas la folie de lutter
contre nous. Parce que, si nous ne sommes pas doués pour le
travail ou pour le commerce, au moins nous savons nous
battre.'" Amy Chua, Prospect , Londres
A lire
Amy Chua cite dans son article deux livres
importants parus ces dernières années aux Etats-Unis sur les
questions de la démocratie et de la mondialisation dans le
monde de l'après-guerre froide : The Coming Anarchy :
Shattering the Dreams of the post Cold War (Vintage Books,
New York, 1999), du journaliste et essayiste Robert D. Kaplan,
et L'Avenir de la liberté : la démocratie ilibérale aux
Etats-Unis et dans le monde (Odile Jacob, 2003), de
l'éditorialiste de Newsweek Fareed Zakaria. On pourrait
lire aussi (en anglais) sur le même sujet le dernier livre du
Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz, Globalization and
its Discontents (Norton, New York, 2002).