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Enquêtes et Reportages - Débat
UN EFFET MÉCONNU DE LA MONDIALISATION Point
Démocratie et capitalisme ne font pas partout bon ménage

Dans beaucoup de pays du Sud, les richesses sont aux mains d'une minorité tandis que le pouvoir politique est détenu par la majorité pauvre. Une situation qui a toutes les chances de dégénérer en conflit ethnique, démontre la spécialiste du droit international Amy Chua.

PROSPECT (extraits)
Londres






Point CONTEXTE
L'auteur
Professeur de droit international à l'université Yale, Amy Chua s'intéresse de près aux effets de la mondialisation sur les pays en développement. L'article que nous publions est un extrait de son dernier livre, World on Fire : How Exporting Free Market Democracy Breeds Ethnic Hatred and Global Instability (Planète en feu : comment l'exportation de la démocratie de marché engendre la haine ethnique et l'instabilité mondiale), paru en 2003 chez Doubleday, aux Etats-Unis.




Un matin de septembre 1994, ma mère m'appela de Californie. D'une voix atone, elle m'annonça que ma tante Leona, la soeur jumelle de mon père, avait été assassinée chez elle, aux Philippines. Son chauffeur lui avait tranché la gorge. Comme beaucoup de riches Chinois des Philippines, elle disposait de plusieurs comptes en banque, à Honolulu, à San Francisco, à Chicago. Elle venait régulièrement nous voir aux Etats-Unis. N'ayant pas d'enfants, elle nous adorait et nous couvrait de cadeaux.
D'après le rapport de police, ma tante Leona, "célibataire de 58 ans", a été tuée dans son salon avec un "couteau de boucher". Deux de ses femmes de chambre, interrogées, ont avoué que son chauffeur, Nilo Abique, avait préparé et exécuté le meurtre avec leur aide. Mais Abique, poursuit le rapport, a "disparu" . Quant aux deux femmes, elles ont été remises en liberté.
La mort de ma tante n'a rien d'exceptionnel. Chaque année, des centaines de Chinois sont enlevés ou assassinés par des Philippins. Il n'est pas non plus surprenant que son meurtrier n'ait jamais été arrêté. Aux Philippines, les policiers, qui sont tous issus de catégories défavorisées, sont connus pour le peu d'empressement qu'ils mettent à résoudre ce genre d'affaires.
Ma famille fait partie de la petite mais puissante minorité chinoise des Philippines. S'ils ne représentent que 1 % des habitants, les Philippins d'origine chinoise contrôlent environ 60 % du secteur privé, dont les quatre compagnies aériennes du pays, presque toutes les banques, les hôtels, les centres commerciaux et les grands groupes industriels. Ma propre famille dirige un conglomérat de plastiques, et possède un vaste patrimoine immobilier. Et encore, nous ne sommes que des magnats chinois "de troisième rang".
Près des deux tiers des quelque 80 millions de Philippins ethniques vivent avec moins de 2 dollars par jour. Mais la pauvreté en elle-même ne pousse pas au meurtre. A cela s'ajoutent le désespoir et le ressentiment. Les Chinois dominent l'industrie et le commerce à tous les niveaux de la société. La mondialisation ne fait qu'accentuer cette domination : quand les investisseurs étrangers font des affaires aux Philippines, ils traitent quasi exclusivement avec des Chinois. En dehors d'une poignée de politiciens corrompus et de quelques familles aristocratiques de métis espagnols, tous les milliardaires philippins sont d'origine chinoise.
L'assassinat de ma tante n'a été qu'une goutte de sang dans un océan de violence à l'échelle planétaire. Mais il y a un lien entre sa mort et les camps de concentration serbes du début des années 90, le massacre de 800 000 Tutsis par des Hutus au Rwanda en 1994, les émeutes antichinoises en Indonésie en 1998, et même les attentats du 11 septembre 2001. Ce lien réside dans la relation entre les trois forces les plus puissantes à l'oeuvre dans le monde : l'économie de marché, la démocratie et la haine ethnique. On assiste aujourd'hui à un phénomène, très répandu ailleurs qu'en Occident, mais rarement reconnu. Un phénomène pour ainsi dire tabou, qui transforme la démocratie de marché en catalyseur de conflits ethniques. Je veux parler du phénomène des minorités économiquement dominantes, minorités ethniques qui, pour des raisons diverses, ont tendance à dominer économiquement les majorités autochtones, souvent dans des proportions impressionnantes.
Partout dans le monde, on trouve des minorités économiquement dominantes. Dans toute l'Asie du Sud-Est, les Chinois sont une minorité économiquement dominante. En 1998, les Indonésiens d'origine chinoise, qui ne représentent que 3 % de la population, contrôlaient à peu près 70 % des entreprises privées, dont tous les grands groupes. Au Myanmar, les Chinois contrôlent le commerce et les finances de Mandalay et de Rangoon. Les Blancs sont une minorité économiquement dominante en Afrique du Sud et, de façon plus complexe, au Brésil, en Equateur, au Guatemala et dans une grande partie de l'Amérique latine. Les Indiens ont toujours dominé l'économie en Afrique de l'Est, et les Libanais en Afrique de l'Ouest. Les Croates étaient une minorité économiquement dominante en Yougoslavie, comme le sont les Juifs dans la Russie postcommuniste (six des sept des plus puissants "oligarques" sont d'origine juive).
Les minorités économiquement dominantes sont le talon d'Achille de la démocratie de marché. Dans les sociétés qui abritent des minorités de ce genre, le capitalisme et la démocratie ne favorisent pas seulement des gens différents, des classes sociales différentes, mais des groupes ethniques différents. Le capitalisme concentre la richesse entre les mains de la minorité économiquement dominante, tandis que la démocratie, elle, accroît le pouvoir politique de la majorité pauvre. Dans ces conditions, la quête d'une démocratie de marché devient le moteur d'un ethnonationalisme potentiellement catastrophique, dressant une majorité autochtone insatisfaite contre une minorité ethnique riche et haïe. Ce conflit se manifeste un peu partout dans le monde, de la Bolivie au Kenya, de l'Indonésie au Zimbabwe, de la Russie au Moyen-Orient. Depuis le 11 septembre 2001, il touche même les Etats-Unis. Les Américains ne sont pas une minorité ethnique, mais ils sont perçus comme la minorité économiquement dominante de la planète, qui jouit d'une puissance disproportionnée. Par conséquent, ils font désormais l'objet du même ressentiment populaire que les Chinois en Asie du Sud-Est, les Blancs au Zimbabwe, les Juifs en Russie.
Aux yeux des partisans de la mondialisation, le remède aux haines communautaires et à la violence ethnique, c'est plus de marché et plus de démocratie. A les en croire, l'association des deux transformera les Etats en collectivités prospères et pacifiques, et les individus en citoyens et consommateurs tolérants et dotés d'un esprit civique. C'en sera alors fini de la haine ethnique et du fanatisme religieux. Je crois au contraire que dans les nombreuses sociétés qui ont une minorité économiquement dominante le capitalisme et la démocratie ne se renforcent pas l'un l'autre. Ces deux éléments ne profitant aux mêmes groupes ethniques, la quête d'une démocratie de marché crée des situations extrêmement explosives. Cela peut améliorer ou pas les conditions de vie de la majorité - c'est là l'une des questions au coeur du débat sur la mondialisation -, mais le fait qu'elle reste plus pauvre que la minorité honnie annule ce sentiment de mieux-être. Plus humiliant encore, les minorités économiquement dominantes, ainsi que leurs partenaires, les investisseurs étrangers, finissent immanquablement par contrôler les fleurons des économies locales, qui symbolisent souvent le patrimoine et l'identité nationale : le pétrole en Russie et au Venezuela, les diamants en Afrique du Sud, l'argent et l'étain en Bolivie, le jade, le teck et les rubis au Myanmar.
La mise en place de la démocratie dans ce contexte ne transforme pas les électeurs en citoyens tolérants. Dans les années 90, alors que les Etats-Unis fêtaient la progression de la démocratie, le reste du monde, lui, vibrait au son de nouveaux slogans comme "La Géorgie aux Géorgiens", "Les Erythréens hors d'Ethiopie", "Le Kenya aux Kényans", "La Serbie aux Serbes", "Le pouvoir aux Hutus", "Les Juifs hors de Russie".
En règle générale, la réaction de rejet contre une minorité économiquement dominante prend l'une des trois formes suivantes : une réaction de rejet contre les marchés, perçus comme privilégiant la minorité dominante ; une attaque contre la démocratie de la part de forces favorables à la minorité dominante ; un déchaînement de violence, parfois génocidaire, contre la minorité elle-même.
Le Zimbabwe illustre la première forme de réaction de rejet : une offensive antimarché dirigée contre la minorité ethnique. Depuis des années, le président Robert Mugabe encourage la saisie par la force des 5 millions d'hectares de terres arables détenus par les Blancs. La plupart des Blancs du pays sont des Zimbabwéens de troisième génération. Ils ne représentent que 1 % de la population, mais contrôlent depuis des décennies 70 % des terres les plus riches, essentiellement des exploitations de tabac et de canne à sucre, très productives. Conséquence de la confiscation des terres, l'économie du Zimbabwe est en chute libre, ce qui a poussé les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, ainsi que nombre de groupes de défense des droits de l'homme, à appeler à la démission de Mugabe et à la tenue d'" élections libres et transparentes". Mais il est naïf de croire que la démocratie est la solution aux problèmes du pays. Sans fraude électorale, Mugabe aurait peut-être perdu en 2002. Mais il ne faut pas oublier que Mugabe est lui-même un produit de la démocratie. Le héros du mouvement de libération du Zimbabwe, passé maître dans l'art de manipuler les foules, a triomphé lors des élections de 1980 en promettant d'exproprier les Blancs. La réitération de cette promesse lui a permis de remporter toutes les élections depuis lors. Qui plus est, sa campagne de confiscation des terres est elle aussi le produit du processus démocratique. Habilement lancée avant les échéances électorales de 2000 et de 2002, elle avait pour but d'assurer un soutien populaire à un régime alors vacillant.
Dans la lutte entre une minorité économiquement puissante et une majorité numériquement puissante mais pauvre, cette dernière ne sort pas toujours gagnante. Car on assiste parfois non pas à une réaction de rejet contre les marchés, mais contre la démocratie elle-même. Derrière les exemples les plus célèbres de "capitalisme de copinage", on trouve toujours l'association d'une minorité économiquement dominante et d'un autocrate coopératif. Le dictateur philippin Ferdinand Marcos a protégé les riches Chinois du pays et en a tiré avantage jusqu'à ce qu'il soit chassé du pouvoir, en 1986. Au Kenya, l'ancien président Daniel Arap Moi, qui avait autrefois invité les Africains à "se méfier des mauvais Indiens", a pu se maintenir au pouvoir grâce à une série d'"accords commerciaux" passés avec les magnats indiens locaux.
La troisième forme de réaction, et la plus terrible, est la violence perpétrée par la majorité dans le but d'éliminer une minorité économiquement dominante. Le nettoyage ethnique dirigé contre les Croates dans l'ex-Yougoslavie [voir ci-contre], les agressions contre la minorité chinoise en Indonésie et le massacre des Tutsis au Rwanda en sont trois exemples récents. Dans chacun de ces cas, la démocratisation a libéré des haines longtemps refoulées à l'encontre d'une minorité ethnique prospère.
Les détracteurs de la mondialisation attirent l'attention sur les monstrueux déséquilibres qu'engendre l'économie de marché. Ses partisans rétorquent que les pauvres de la planète seraient encore plus pauvres sans la libéralisation des échanges. De récentes études de la Banque mondiale démontrent qu'à quelques exceptions près, dont presque toute l'Afrique, le "goutte-à-goutte" de la mondialisation profite aussi bien aux pauvres qu'aux riches dans les pays en développement. Mais les deux camps ont tendance à considérer richesse et pauvreté en termes de conflit de classes, et non de conflit ethnique. Cela peut avoir un sens dans les sociétés occidentales avancées, mais les réalités ethniques de pays pauvres sont tout autres.
Les altermondialistes appellent à davantage de démocratie. Cependant, si la démocratie se résume à une domination politique sans frein de la majorité, cela peut être une solution déraisonnable, voire dangereuse. En mai 1998, par exemple, la chute de la dictature indonésienne de Suharto s'est accompagnée d'une éruption de violence antichinoise. Pendant trois jours, les commerçants chinois se sont retranchés chez eux pendant que la foule musulmane se livrait au pillage. Le bilan a été de 2 000 morts. Sans parler des dizaines de milliards de dollars qui appartenaient aux Chinois proches de Suharto, et qui ont quitté le pays, plongeant l'économie dans une crise dont elle ne s'est toujours pas relevée. De plus, fait passé inaperçu en Occident, le gouvernement de l'après-Suharto a nationalisé les avoirs chinois pour un montant de quelque 58 milliards de dollars.
Le marché, la démocratie, l'ethnicité, autant de concepts dont on sait qu'ils sont difficiles à définir. En Occident, l'expression "économie de marché" fait référence à un large éventail de systèmes économiques fondés sur la propriété privée et la concurrence, avec une dose plus ou moins importante d'intervention de l'Etat. Or, depuis vingt ans, les Etats-Unis promeuvent dans tout le monde non occidental un capitalisme sauvage de "laisser-faire" qui n'a plus cours depuis longtemps dans les pays occidentaux.
La démocratisation peut aussi prendre des formes très diverses. J'entends par "démocratisation" les efforts, entrepris principalement à l'initiative de Washington, pour organiser immédiatement des élections au suffrage universel. Il est frappant de constater que jamais un pays occidental, à aucun moment de son histoire, n'a mis en place simultanément le capitalisme de "laisser-faire" et le suffrage universel.
Mais c'est l'ingrédient ethnique qui rend la combinaison économie de marché-démocratie particulièrement explosive. L'identité ethnique n'a rien de statique, de scientifiquement déterminable. Elle est extrêmement fluctuante et malléable. Au Rwanda, par exemple, la minorité tutsie, qui représentait 14 % de la population, avait dominé la majorité hutue sur le plan économique et politique pendant quatre siècles, formant une sorte d'aristocratie de propriétaires de bétail. Mais pendant presque tout ce temps la frontière entre les deux groupes est restée perméable. Hutus et Tutsis parlaient la même langue, les mariages mixtes étaient possibles et les Hutus qui réussissaient pouvaient "devenir tutsis". Ce système s'effondra avec l'arrivée des Belges. Imprégnés de théories spécieuses sur la supériorité raciale, ces derniers émirent des cartes d'identité ethnique fondées sur la longueur du nez et la circonférence crânienne. En résultèrent de profondes divisions ethniques qui furent ensuite exploitées par le mouvement Hutu Power, surtout quand les Etats-Unis et la France commencèrent à pousser le gouvernement rwandais à la démocratisation, au début des années 90.
L'identité ethnique se fonde rarement sur du vent. Les perceptions identitaires subjectives dépendent souvent de traits plus objectifs attribués aux individus en fonction de caractéristiques physiques, de différences linguistiques, en fonction de l'ascendance. Dites aux Zimbabwéens noirs et blancs que l'ethnicité est une construction sociale et ils vous riront au nez. Il n'y a pas de mariages mixtes entre Noirs et Blancs au Zimbabwe, pas plus qu'il n'y en a entre Chinois et Malais ou entre Arabes et Israéliens. L'appartenance ethnique peut être à la fois une réalité palpable et la manifestation d'un imaginaire ancré dans les replis de l'histoire ; fluide, manipulable, mais suffisamment vraie pour que l'on tue en son nom. C'est ce qui fait que le conflit ethnique est si difficile à comprendre et à endiguer.
Je ne propose pas de théorie universelle applicable à tous les pays en développement. Certains d'entre eux n'ont pas de minorité économiquement dominante : la Chine et l'Argentine en sont deux grands exemples. Je ne prétendrai pas non plus que le conflit ethnique n'apparaît qu'en présence d'une minorité économiquement dominante. On ne compte plus les cas de haine ethnique dirigée contre des populations défavorisées. Et surtout, j'insiste sur ce point, je ne suis pas en train de dire que la démocratie de marché est plus susceptible d'entraîner des conflits ethniques que les régimes autoritaires ou communistes.
Mon argument est plutôt celui-ci : dans les nombreux pays où la pauvreté est endémique et où règne une minorité économiquement forte, la démocratie et le capitalisme, du moins sous la forme brute dans laquelle ils sont diffusés, ne peuvent progresser qu'en conflit l'un avec l'autre. Dans ces conditions, la volonté d'instaurer simultanément le capitalisme et la démocratie déclenche presque chaque fois le conflit ethnique, et de façon hautement prévisible. Il s'agit là de l'une des leçons de la mondialisation les moins débattues de ces vingt dernières années.
Quelles conséquences en tirer ? Quelles sont les implications de ces minorités économiquement dominantes sur l'action politique au niveau national et international ? Des commentateurs comme Fareed Zakaria et Robert D. Kaplan [voir ci-contre] proposent de retarder la démocratisation jusqu'à ce que le capitalisme produise un développement socio-économique suffisant pour que la démocratie puisse s'implanter durablement. Dans son livre The Coming Anarchy, Kaplan oppose la Singapour autoritaire et prospère de Lee Kuan Yew aux Etats meurtriers et "sanguinaires" que sont la Colombie, le Rwanda et l'Afrique du Sud. Il condamne la campagne menée par les Etats-Unis dans l'après-guerre froide pour exporter la démocratie dans "des endroits où elle ne peut pas fonctionner". Vision originale bien que peu romantique, mais finalement insatisfaisante. Comme l'a remarqué un auteur, "si l'autoritarisme était la clé de la prospérité, l'Afrique serait le continent le plus riche du monde".
Le plus grand espoir économique pour les pays en développement et postcommunistes réside bel et bien dans une sorte de croissance engendrée par le marché, associée à une certaine forme de démocratie adaptée aux réalités locales. Mais, si l'on veut que la démocratie mondiale de marché se répande, il faut régler le problème des minorités économiquement dominantes. L'option la plus évidente consiste à tenter, de manière consensuelle, de diluer la domination économique de certains groupes. En Afrique du Sud ou en Amérique latine, par exemple, la communauté internationale devrait soutenir activement les mesures, éducatives et autres, destinées à accroître les chances de la majorité autochtone. Mais des études montrent qu'il ne sert pas à grand-chose d'investir dans l'éducation si cela ne s'accompagne pas de réformes socio-économiques en profondeur.
On comprend mal les causes sous-jacentes de la domination économique, causes qui semblent de toute façon difficilement maîtrisables. Le favoritisme politique, souvent point de contentieux avec la majorité dans les sociétés économiquement dominées par une minorité, est plus l'effet que la cause de la domination. La plupart des minorités dominantes, qu'il s'agisse des Bamileke du Cameroun ou des Indiens des îles Fidji, connaissent une réussite économique disproportionnée à tous les niveaux de la société, jusqu'au plus petit commerçant, lequel dispose rarement des appuis politiques nécessaires. De fait, nombre de ces minorités réussissent malgré les discriminations dont elles font l'objet. On ne peut expliquer leur succès sans prendre en compte leur mode de fonctionnement en réseau ainsi qu'une foule d'éléments intangibles, comme la religion et la culture.
Rétablir l'égalité des chances dans les sociétés en développement sera un processus aussi lent que pénible, et cela prendra des générations, si tant est que cela soit possible. Il faut toutefois prendre des mesures plus immédiates pour répondre aux problèmes potentiellement explosifs de ressentiment ethnique et de haine ethnonationaliste qui menacent ces pays. Il faut encourager les programmes de redistribution à l'occidentale - progressivité de l'impôt, protection sociale, assurance chômage. Mais leur potentiel, du moins à court terme, reste limité. Parmi les autres possibilités, il y a l'idée de l'économiste péruvien Hernando de Soto, qui envisage d'accorder aux pauvres des pays pauvres des droits de propriété sur la terre qu'ils occupent mais pour laquelle ils n'ont en général aucun titre de propriété. Cela leur faciliterait l'entrée dans le système capitaliste.
Une autre stratégie, plus controversée, passe par une intervention directe de l'Etat afin de "corriger" les déséquilibres de richesse entre groupes ethniques. Le meilleur exemple en est la nouvelle politique économique (NPE) mise en place en Malaisie à l'issue des violentes émeutes de 1969, au cours desquelles les Malais s'étaient soulevés, exaspérés par la domination des investisseurs étrangers et de la minorité chinoise. Le gouvernement malaisien a adopté une politique de quotas très radicale (propriété des entreprises, accès à l'université et à l'emploi, etc.). Sous bien des aspects, la NPE a donné des résultats extraordinaires. Elle n'a certes pas arraché la grande majorité des Malais à la pauvreté, mais elle a contribué à l'émergence d'une véritable classe moyenne malaise.
Mais bien peu de pays sont suffisamment prospères pour pouvoir lancer des programmes de type NPE. La discrimination positive en faveur des majorités défavorisées - et non des minorités, comme c'est le cas en Occident - comporte aussi le risque d'inciter la minorité aisée et qualifiée à quitter le pays en emportant ses compétences et ses biens. Par ailleurs, de tels programmes peuvent exacerber les tensions ethniques au lieu de les apaiser, surtout quand les politiques qui les mettent en oeuvre sont eux-mêmes des ethnonationalistes.
Pour le meilleur ou pour le pire, le plus grand espoir de la démocratie mondiale de marché, ce sont les minorités économiquement dominantes elles-mêmes. Du moins sont-elles les mieux placées pour relever les défis les plus pressants du moment. Pour commencer, il faut reconnaître que certaines minorités économiquement dominantes ont recours à des pratiques comme la corruption, les prêts discriminatoires, l'exploitation de la main-d'oeuvre, qui renforcent les stéréotypes ethniques et ternissent l'image de la démocratie de marché. Mais d'un point de vue plus positif, si l'on veut que la démocratie de marché se répande, les minorités dominantes doivent entreprendre de contribuer de façon significative et visible aux économies locales où elles prospèrent.
Le but de mon propos n'est pas de désigner des coupables, mais de mettre le doigt sur des conséquences involontaires. J'estime ainsi que les résultats de la démocratisation en Indonésie ont été désastreux. Mais, s'il me fallait désigner un responsable, j'accuserais d'abord les trente ans d'autocratie et de capitalisme de copinage du régime de Suharto. De même, en Irak, avec sa mosaïque complexe de groupes ethniques et religieux, la démocratie pourrait donner des résultats peu souhaitables. Mais ce n'est pas la faute de la démocratie. Là encore, si quelqu'un est à blâmer, c'est le régime de Saddam Hussein, qui a avivé toutes les divisions. Cela n'enlève rien au fait que, compte tenu des conditions qui règnent dans de nombreux Etats postcoloniaux - dues à l'histoire, au colonialisme, aux politiques du "diviser pour mieux régner", à la corruption, à l'autocratie -, l'association du capitalisme sauvage et de la démocratie sans garde-fous peut avoir des conséquences dévastatrices.



Amy Chua

Ex-Yougoslavie
"Les Croates comme les Slovènes ont longtemps joui d'un niveau de vie nettement supérieur à celui des Serbes et d'autres groupes ethniques. La Croatie et la Slovénie sont majoritairement catholiques et entretiennent des liens étroits avec l'Europe occidentale, tandis que les Serbes, orthodoxes, vivent dans les régions plus inhospitalières du Sud et ont subi pendant des siècles le joug ottoman. Dans les années 90, le revenu par habitant du nord de la Yougoslavie était trois fois plus élevé que celui du sud. Le brutal avènement de la démocratie électorale a permis d'agiter d'anciennes inimitiés. En Serbie, Slobodan Milosevic arrive au pouvoir en 1989. Lors d'un célèbre discours de mars 1991, dans lequel il évoque la domination économique des Croates et des Slovènes, il déclare ceci : 'Si nous devons nous battre, alors, par Dieu, nous nous battrons. Et j'espère qu'ils n'auront pas la folie de lutter contre nous. Parce que, si nous ne sommes pas doués pour le travail ou pour le commerce, au moins nous savons nous battre.'" Amy Chua, Prospect , Londres


A lire
Amy Chua cite dans son article deux livres importants parus ces dernières années aux Etats-Unis sur les questions de la démocratie et de la mondialisation dans le monde de l'après-guerre froide : The Coming Anarchy : Shattering the Dreams of the post Cold War (Vintage Books, New York, 1999), du journaliste et essayiste Robert D. Kaplan, et L'Avenir de la liberté : la démocratie ilibérale aux Etats-Unis et dans le monde (Odile Jacob, 2003), de l'éditorialiste de Newsweek Fareed Zakaria. On pourrait lire aussi (en anglais) sur le même sujet le dernier livre du Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz, Globalization and its Discontents (Norton, New York, 2002).





Courrier International
22/01/2004, Numero 690

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