Alessandro
Baricco - Homère, Iliade
Date de la note : 4 novembre 2007
Vous n'avez pas lu (ou vous avez oublié) l'Iliade d'Homère ? Ce livre,
lu en quelques heures, vous en livrera l'essence. Faites-le,
car nos vraies racines sont là, même si le christianisme
et le rationalisme ont un peu modifié notre ADN en 3000 ans. Nous devons
toujours quelque chose à nos ancêtres, nous conservons
toujours quelque chose d'eux. Autant le savoir.
A première lecture, l'Iliade nous
choque. Non seulement ce récit parle de guerre, mais encore il nous dit qu'elle
est belle et désirable, même si la paix, souvent d'ailleurs chantée par
les femmes, possède aussi ses vertus propres.
Désirable, la guerre ? Pour deux raisons principales. D'abord,
les villes cités de la Méditerranée doivent se défendre,
car leurs richesses (parfois simplement leurs femmes)
sont objets de convoitise. C'est ce qui déclenchera la
guerre de Troie (~13 siècles av. notre ère), qui
durera 10 ans et se terminera par la prise et le sac de Troie par les
Achéens.
Mais surtout parce que la guerre est, pour les hommes,
la seule voie de salut. Le salut est terrestre et réside
dans la renommée que les hommes laissent après leur
mort, fondée sur leurs actes. C'est leur gloire, mot
suspect de nos jours, qui est en quelque sorte leur salut.
Les Grecs n'ont que des dieux humains, improbables et
caractériels, dont le salut des hommes est le cadet
des soucis.
Le texte fait sans cesse allusion à cette fonction
de la guerre : assurer la gloire des hommes, acquise par leurs actes et matérialisée
par leurs prises. Et gare
à celui qui, comme Agamemnon, tente de détourner
à son profit une part du butin acquis à la guerre
par un autre, ici Achille. Il le paiera un prix
élevé.
Le champ de bataille est donc l'espace public où,
par son "action'' (voir Hannah Arendt dans Condition
de l'Homme Moderne)
l'homme libre existe et acquiert l'immortalité, à
défaut de l'éternité privée que le christianisme
fera miroiter.
Nous nous pensons à mille lieues de cette vision, nous
dont le "travail" et ses valeurs fondent, pour l'essentiel,
la légitimité de nos institutions, au moins pour le
qui concerne le monde occidental. Je n'en suis pas
certain quand je constate combien d'actes (valeureux
ou scélérats) n'ont d'autre but que l'affirmation de
notre existence libre et la recherche de notre immortalité. Le sport en est la
caricature, mais aussi les affaires ou l'exercice d'un art, par exemple, sans
parler des actes de violence physique, comme la guerre.
Quant à la beauté de la guerre, du sang et de la mort, qu'avons-nous à reprocher
aux Grecs, nous dont la consommation de violence mise en scène sur les écrans
est permanente ? Il faut bien que résident encore, au fond de nous, quelques
brins d'ADN grecs actifs.
Ce gène est donc toujours là,
que 3000 ans de manipulations intenses n'ont pas totalement inactivé. Certes,
d'autres "beautés'' que celle de la guerre ont cherché à nous
convaincre pour fonder notre civilisation après le vide
créé par le christianisme et son repli individuel sur le
salut privé. C'est aujourd'hui la production
de richesses qui tient la corde ; mais n'est-ce pas
au prix de notre liberté, qui se dissout peu à
peu dans l'organisation prométhéenne que cette
production requiert ?
Ce livre, synthèse moderne de l'Iliade, est un excellent rappel de ce qui est
encore au fond de nous, et se lit avec facilité et intérêt.
Editions folio (2004) - 244 pages